Comment le réemploi nourrit notre pratique d’architecte

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Article construction 21 / Dossier Réemploi / Co-écrit par Hannah Höfte, Pauline Dozier & Célia Auzou

Nous sommes trois architectes cherchant à démocratiser la pratique du réemploi des matériaux dans la construction. Le réemploi incarne pour nous une posture décroissante à rebours des pratiques conventionnelles de production du bâti. De fait, il nous invite à modeler notre façon d’exercer notre métier pour lui faire place, autant dans la manière d’aborder nos projets, d’organiser notre activité professionnelle, que dans notre relation personnelle au travail.

Le réemploi, pas qu’une affaire de matériaux

Les pratiques de production industrielle du bâtiment entraînant prédation des ressources, recherche de vitesse et rentabilisation des constructions, doivent aujourd’hui appartenir au passé.

Le réemploi de matériaux est une manière de s’y opposer qui va au-delà de l’idée d’éco-construction (mise en œuvre de matériaux biosourcés, approche bioclimatique, etc) en se détachant d’une approche industrielle du bâtiment. Il s’agit de considérer les matières existantes manufacturées comme des éléments uniques, résultats d’une extraction de ressources, d’un travail d’hommes et de femmes, d’une histoire particulière, et dont nous devons autant que possible prendre soin.

Chaque matériau devient une interrogation, y prêter attention est porteur d’enseignement et de stimulation en tant qu’architecte et usager.e.s. « Comment démonter cette poutre pour la réemployer ? » amène la question « Comment a-t-elle été mise en œuvre ? Quel savoir-faire artisanal et quels moyens ont dû être mobilisés ? » 

Réemployer les matériaux de construction ouvre une opportunité de prendre soin des éléments déjà présents autour de nous, de sortir d’une logique de production et de changer notre rapport au temps et à la consommation. Cela demande nécessairement d’y adapter les pratiques des professionnels de la construction, et notamment celles des architectes. D’une part, dans notre manière d’aborder le projet, de l’autre dans notre organisation professionnelle.

Une démarche globale de sobriété

L’architecte peut avoir un impact important en tant que prescripteur·ice de travaux et accompagnateur·trice de maîtrises d’ouvrages. La démarche de réemploi induit pour nous une approche globale de sobriété, dès les prémices du projet jusqu’au chantier : questionner le besoin, valoriser les éléments existants (matériaux comme bâtiments), raisonner au cas par cas.

Premièrement, il s’agit de questionner le besoin et les usages liés à un projet de construction, de rénovation ou de démolition. Quand un couple de clients nous aborde pour rénover une bâtisse de 250m², nous échangerons avec eux pour comprendre leurs usages et leurs besoins réels afin de réduire les interventions nécessaires pour y répondre.

De la même manière, nous accompagnons nos clients à sortir de la logique du neuf et de la table rase, pour changer de regard sur l’existant. La valorisation de ce dernier par la sauvegarde de tous les éléments qui peuvent l’être devient dès lors notre terrain de jeu créatif : totalité ou partie d’un bâtiment existant, éléments constructifs de gros œuvre ou de second œuvre pouvant être démontés pour leur réemploi in-situ. Pour cela, nous réalisons un diagnostic des ressources existantes adaptées au projet, et nous organisons, si cela est pertinent, une opération de déconstruction qui sera de préférence participative. Si cela peut paraître plus évident en rénovation, il en va de même pour les constructions neuves : nous cherchons à y injecter des matériaux de réemploi autour desquels l’architecture s’adaptera, ou d’autres matériaux locaux, bio ou géo-sourcés. 

La matière devient ainsi le point de départ de notre travail d’architecte. Nous nous laissons guider par elle plus que nous essayons de la contraindre. Cela nous amène forcément à concevoir au cas par cas selon les spécificités du bâtiment à réhabiliter ou des matériaux à réemployer et de se détacher d’un modèle réplicable à la chaîne. Notre travail consiste alors à trouver des solutions (constructives, esthétiques, logistiques…) pour jouer avec cette matière existante, ce qui constitue une opportunité créative particulièrement stimulante. 

Lâcher prise et penser collectif

L’idée de prescrire le moins de matière neuve possible peut entrer en contradiction avec le mode de calcul des honoraires d’architectes, généralement indexés sur le montant des travaux et donc sur la quantité de matériaux mis en œuvre. Le changement de pratique dans le contenu de nos projets va donc de pair avec la manière de pratiquer nos honoraires, elle aussi obsolète, en s’orientant plutôt vers un système forfaitaire (ceci étant plus facile à mettre en œuvre dans le cas de commandes privées).

Par ailleurs, l’approche réemploi peut générer la crainte de demander plus de temps de travail à l’architecte. Pourtant, il ne s’agit pas de travailler plus mais bien de réécrire sa pratique autour du réemploi. Cela peut se faire par exemple en choisissant de ne pas dessiner tous les détails du projet, qui pourra ainsi plus facilement s’adapter aux matériaux de réemploi, potentiellement sourcés à différentes phases du projet. Cela demande d’accepter une forme d’imprévu et de lâcher prise sur l’objet architectural et le contrôle de tous les aspects du projet en amont. 

Une autre piste enthousiasmante est d’organiser son temps de manière à favoriser le travail collectif, duquel il y a beaucoup à tirer. D’une part avec les artisans, dont les savoir-faire sont indispensables à cette adaptabilité, et que l’on intégrera au plus tôt dans le projet. D’autre part, avec ses confrères et consœurs pour mettre en commun un maximum de savoirs et outils issus de nos pratiques. C’est ce qui a motivé la création du collectif Re.Source Réemploi, qui permet de réunir énergies et compétences autour du réemploi des matériaux. Il permet également à ses membres, architectes indépendantes, de proposer en complément de leur activité propre, des formations et des missions d’accompagnement de maîtrise d’ouvrage[1]

Expérimenter le réemploi et en être ambassadrice.

Le collectif Re.Source Réemploi est également un support pour mettre en lumière le réemploi en communiquant conjointement sur le sujet.

En effet, le réemploi est une pratique ancestrale que l’ère industrielle, par son approche normative calquée sur les produits neufs, a rendue “hors norme”. Aujourd’hui, le contexte normatif actuel la fait entrer paradoxalement dans le champ de l’expérimentation. Développer le réemploi implique alors d’une part de se nourrir continuellement des retours d’expérience d’autres acteurs[2], et d’autre part d’expérimenter des solutions de notre côté et de communiquer sur celles-ci. 

L’expérimentation physique, à laquelle nous tentons de nous confronter au maximum (auto-construction, auto-déconstruction, prototypage, chantiers participatifs…) est une manière de mieux appréhender la matière et le travail qui doit être déployé derrière nos dessins. Cette approche permet d’élaborer des solutions techniques pour le réemploi, basées sur le bon sens constructif et qui pourront plus facilement être adoptées par d’autres architectes ou artisan.e.s.

L’autoconstruction nous enseigne également à recréer un lien entre la construction et l’usager.e. Elle invite à impliquer celui-ci dans sa relation avec son habitat, notamment dans sa maintenance et la projection de ses futurs usages, qui va de pair avec la démarche de réemploi. Cette dernière invite en effet à raisonner sur le temps long et à anticiper toute éventuelle déconstruction future, en vue de laquelle les scellements chimiques seront remisés et les assemblages mécaniques favorisés.

 

Conclusion

Ainsi, cet article illustre comment le réemploi est avant tout une posture qui influence notre rapport au projet architectural, notre métier et nos rapports sociaux. Elle nous invite à penser le projet d’architecture de manière frugale et globale, dans une attention à l’existant et à rebours d’une logique de production industrielle du bâtiment. Elle est également une opportunité pour lâcher prise sur l’hégémonie architecturale, magnifier l’imprévu et faire la part belle au travail collectif. C’est une invitation à faire un pas de côté par rapport à la manière dont l’architecture est généralement produite, à laquelle chacun.e peut imaginer une multiplicité de réponse.

Célia Auzou est architecte et accompagnatrice réemploi et démarches frugales, basée à Valence. Elle exerce au sein du collectif IDO et Re.Source réemploi.
Pauline Dozier est architecte et accompagnatrice réemploi, basée à Lyon. Elle exerce à son compte et au sein du collectif Re.Source réemploi.
Hannah Höfte est diplômée d’état en architecture et accompagnatrice réemploi, basée à Marseille. Elle exerce à son compte et au sein du bureau d’études Raedificare.

 

Image : Chantier de déconstruction participative d’un pavillon des Yvelines / Crédit photo : Hannah Höfte

 

[1] Dernièrement : formation Oïkos, diagnostic et mission d’AMO sur la gare de Bourgoin Jailleux, formation Archiform à venir.

[2] Fiches FCRBE, Livre “Auto-construire en réemploi”, Trophées bâtiments circulaires…

 

https://www.construction21.org/france/articles/h/comment-le-reemploi-nourrit-notre-pratique-d-architecte.html

 

Déconstruction participative_Hannah Hofte_Re.Source